Página dedicada a mi madre, julio de 2020

Original

Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables

1904

Textes: Crainquebille, Putois, Riquet, Pensées de Riquet

 

 

CRAINQUEBILLE

I

     La majesté de la justice réside tout entière dans chaque sentence rendue par le juge au nom du peuple souverain. Jérôme Crainquebille, marchand ambulant, connut combien la loi est auguste, quand il fut traduit en police correctionnelle pour outrage à un agent de la force publique. Ayant pris place, dans la salle magnifique et sombre, sur le banc des accusés, il vit les juges, les greffiers, les avocats en robe, l’huissier portant la chaîne, les gendarmes et, derrière une cloison, les têtes nues des spectateurs silencieux. Et il se vit lui-même assis sur un siège élevé, comme si de paraître devant des magistrats l’accusé lui-même en recevait un funeste honneur. Au fond de la salle, entre les deux assesseurs, M. le président Bourriche siégeait. Les palmes d’officier d’académie étaient attachées sur sa poitrine. Un buste de la République et un Christ en croix surmontaient le prétoire, en sorte que toutes les lois divines et humaines étaient suspendues sur la tête de Crainquebille. Il en conçut une juste terreur. N’ayant point l’esprit philosophique, il ne se demanda pas ce que voulaient dire ce buste et ce crucifix et il ne rechercha pas si Jésus et Marianne, au Palais, s’accordaient ensemble. C’était pourtant matière à réflexion, car enfin la doctrine pontificale et le droit canon sont opposés, sur bien des points, à la Constitution de la République et au Code civil. Les Décrétales n’ont point été abolies, qu’on sache. L’Église du Christ enseigne comme autrefois que seuls sont légitimes les pouvoirs auxquels elle a donné l’investiture. Or la République française prétend encore ne pas relever de la puissance pontificale. Crainquebille pouvait dire avec quelque raison:

     — Messieurs mes juges, le Président Loubet n’étant pas oint, ce Christ, pendu sur vos têtes, vous récuse par l’organe des Conciles et des Papes. Ou il est ici pour vous rappeler les droits de l’Église, qui infirment les vôtres, ou sa présence n’a aucune signification raisonnable.

     À quoi le président Bourriche aurait peut-être répondu:

     — Inculpé Crainquebille, les rois de France ont toujours été brouillés avec le Pape. Guillaume de Nogaret fut excommunié et ne se démit pas de ses charges pour si peu. Le Christ du prétoire n’est pas le Christ de Grégoire VII et de Boniface VIII. C’est, si vous voulez, le Christ de l’Évangile, qui ne savait pas un mot de droit canon et n’avait jamais entendu parler des sacrées Décrétales.

     Alors il était loisible à Crainquebille de répondre:

    — Le Christ de l’Évangile était un bousingot. De plus, il subit une condamnation que, depuis dix-neuf cents ans, tous les peuples chrétiens considèrent comme une grave erreur judiciaire. Je vous défie bien, monsieur le président, de me condamner, en son nom, seulement à quarante-huit heures de prison.

     Mais Crainquebille ne se livrait à aucune considération historique, politique ou sociale. Il demeurait dans l’étonnement. L’appareil dont il était environné lui faisait concevoir une haute idée de la justice. Pénétré de respect, submergé d’épouvante, il était prêt à s’en rapporter aux juges sur sa propre culpabilité. Dans sa conscience, il ne se croyait pas criminel; mais il sentait combien c’est peu que la conscience d’un marchand de légumes devant les symboles de la loi et les ministres de la vindicte sociale. Déjà son avocat l’avait à demi persuadé qu’il n’était pas innocent.

     Une instruction sommaire et rapide avait relevé les charges qui pesaient sur lui.

II. L’AVENTURE DE CRAINQUEBILLE

     Jérôme Crainquebille, marchand des quatre-saisons, allait par la ville, poussant sa petite voiture et criant: Des choux, des navets, des carottes! Et, quand il avait des poireaux, il criait: Bottes d’asperges! parce que les poireaux sont les asperges du pauvre. Or, le 20 octobre, à l’heure de midi, comme il descendait la rue Montmartre, madame Bayard, la cordonnière, sortit de sa boutique et s’approcha de la voiture légumière. Soulevant dédaigneusement une botte de poireaux: 

     — Ils ne sont guère beaux, vos poireaux. Combien la botte?

     — Quinze sous, la bourgeoise. Y a pas meilleur.

     — Quinze sous, trois mauvais poireaux?

     Et elle rejeta la botte dans la charrette, avec un geste de dégoût.

     C’est alors que l’agent 64 survint et dit à Crainquebille:

     — Circulez!

     Crainquebille, depuis cinquante ans, circulait du matin au soir. Un tel ordre lui sembla légitime et conforme à la nature des choses. Tout disposé à y obéir, il pressa la bourgeoise de prendre ce qui était à sa convenance.

     — Faut encore que je choisisse la marchandise, répondit aigrement la cordonnière.

     Et elle tâta de nouveau toutes les bottes de poireaux, puis elle garda celle qui lui parut la plus belle et elle la tint contre son sein comme les saintes, dans les tableaux d’église, pressent sur leur poitrine la palme triomphale.

     — Je vas vous donner quatorze sous. C’est bien assez. Et encore il faut que j’aille les chercher dans la boutique, parce que je ne les ai pas sur moi.

     Et, tenant ses poireaux embrassés, elle rentra dans la cordonnerie où une cliente, portant un enfant, l’avait précédée.

     À ce moment l’agent 64 dit pour la deuxième fois à Crainquebille:

     — Circulez!

     — J’attends mon argent, répondit Crainquebille.

     — Je ne vous dis pas d’attendre votre argent; je vous dis de circuler, reprit l’agent avec fermeté.

     Cependant la cordonnière, dans sa boutique, essayait des souliers bleus à un enfant de dix-huit mois dont la mère était pressée. Et les têtes vertes des poireaux reposaient sur le comptoir.

     Depuis un demi-siècle qu’il poussait sa voiture dans les rues, Crainquebille avait appris à obéir aux représentants de l’autorité. Mais il se trouvait cette fois dans une situation particulière, entre un devoir et un droit. Il n’avait pas l’esprit juridique. Il ne comprit pas que la jouissance d’un droit individuel ne le dispensait pas d’accomplir un devoir social. Il considéra trop son droit qui était de recevoir quatorze sous, et il ne s’attacha pas assez à son devoir qui était de pousser sa voiture et d’aller plus avant et toujours plus avant. Il demeura.

     Pour la troisième fois, l’agent 64, tranquille et sans colère, lui donna l’ordre de circuler. Contrairement à la coutume du brigadier Montauciel, qui menace sans cesse et ne sévit jamais, l’agent 64 est sobre d’avertissements et prompt à verbaliser. Tel est son caractère. Bien qu’un peu sournois, c’est un excellent serviteur et un loyal soldat. Le courage d’un lion et la douceur d’un enfant. Il ne connaît que sa consigne.

     — Vous n’entendez donc pas, quand je vous dis de circuler!

     Crainquebille avait de rester en place une raison trop considérable à ses yeux pour qu’il ne la crût pas suffisante. Il l’exposa simplement et sans art:

     — Nom de nom! puisque je vous dis que j’attends mon argent.

     L’agent 64 se contenta de répondre:

     — Voulez-vous que je vous f… une contravention? Si vous le voulez, vous n’avez qu’à le dire.

     En entendant ces paroles, Crainquebille haussa lentement les épaules et coula sur l’agent un regard douloureux qu’il éleva ensuite vers le ciel. Et ce regard disait:

     «Que Dieu me voie! Suis-je un contempteur des lois? Est-ce que je me ris des décrets et des ordonnances qui régissent mon état ambulatoire? À cinq heures du matin, j’étais sur le carreau des Halles. Depuis sept heures, je me brûle les mains à mes brancards en criant: Des choux, des navets, des carottes! J’ai soixante ans sonnés. Je suis las. Et vous me demandez si je lève le drapeau noir de la révolte. Vous vous moquez et votre raillerie est cruelle.»

     Soit que l’expression de ce regard lui eût échappé, soit qu’il n’y trouvât pas une excuse à la désobéissance, l’agent demanda d’une voix brève et rude si c’était compris.

     Or, en ce moment précis, l’embarras des voitures était extrême dans la rue Montmartre. Les fiacres, les haquets, les tapissières, les omnibus, les camions, pressés les uns contre les autres, semblaient indissolublement joints et assemblés. Et sur leur immobilité frémissante s’élevaient des jurons et des cris. Les cochers de fiacre échangeaient de loin, et lentement, avec les garçons bouchers des injures héroïques, et les conducteurs d’omnibus, considérant Crainquebille comme la cause de l’embarras, l’appelaient « sale poireau ».

     Cependant sur le trottoir, des curieux se pressaient, attentifs à la querelle. Et l’agent, se voyant observé, ne songea plus qu’à faire montre de son autorité.

     — C’est bon, dit-il.

     Et il tira de sa poche un calepin crasseux et un crayon très court.

     Crainquebille suivait son idée et obéissait à une force intérieure. D’ailleurs il lui était impossible maintenant d’avancer ou de reculer. La roue de sa charrette était malheureusement prise dans la roue d’une voiture de laitier.

     Il s’écria, en s’arrachant les cheveux sous sa casquette:

     — Mais, puisque je vous dis que j’attends mon argent! C’est-il pas malheureux! Misère de misère! Bon sang de bon sang!

     Par ces propos, qui pourtant exprimaient moins la révolte que le désespoir, l’agent 64 se crut insulté. Et comme, pour lui, toute insulte revêtait nécessairement la forme traditionnelle, régulière, consacrée, rituelle et pour ainsi dire liturgique de « Mort aux vaches! » c’est sous cette forme que spontanément il recueillit et concréta dans son oreille les paroles du délinquant.

     — Ah! vous avez dit : «Mort aux vaches !» C’est bon. Suivez-moi.

     Crainquebille, dans l’excès de la stupeur et de la détresse, regardait avec ses gros yeux brûlés du soleil l’agent 64, et de sa voix cassée, qui lui sortait tantôt de dessus la tête et tantôt de dessous les talons, s’écriait, les bras croisés sur sa blouse bleue:

     — J’ai dit: « Mort aux vaches»? Moi ?… Oh!

     Cette arrestation fut accueillie par les rires des employés de commerce et des petits garçons. Elle contentait le goût que toutes les foules d’hommes éprouvent pour les spectacles ignobles et violents. Mais, s’étant frayé un passage à travers le cercle populaire, un vieillard très triste, vêtu de noir et coiffé d’un chapeau de haute forme, s’approcha de l’agent et lui dit très doucement et très fermement, à voix basse:

     — Vous vous êtes mépris. Cet homme ne vous a pas insulté.

     — Mêlez-vous de ce qui vous regarde, lui répondit l’agent, sans proférer de menaces, car il parlait à un homme proprement mis.

     Le vieillard insista avec beaucoup de calme et de ténacité. Et l’agent lui intima l’ordre de s’expliquer chez le commissaire.

     Cependant Crainquebille s’écriait:

     – Alors que j’ai dit «Mort aux vaches!» Oh!…

     Il prononçait ces paroles étonnées quand madame Bayard, la cordonnière, vint à lui, les quatorze sous dans la main. Mais déjà l’agent 64 le tenait au collet, et madame Bayard, pensant qu’on ne devait rien à un homme conduit au poste, mit les quatorze sous dans la poche de son tablier.

     Et, voyant tout à coup sa voiture en fourrière, sa liberté perdue, l’abîme sous ses pas et le soleil éteint, Crainquebille murmura:

     — Tout de même!…

     Devant le commissaire, le vieillard déclara que, arrêté sur son chemin par un embarras de voitures, il avait été témoin de la scène et qu’il affirmait que l’agent n’avait pas été insulté, et qu’il s’était totalement mépris. Il donna ses nom et qualités: docteur David Matthieu, médecin en chef de l’hôpital Ambroise-Paré, officier de la Légion d’honneur. En d’autres temps, un tel témoignage aurait suffisamment éclairé le commissaire. Mais alors, en France, les savants étaient suspects.

     Crainquebille, dont l’arrestation fut maintenue, passa la nuit au violon et fut transféré, le matin, dans le panier à salade, au Dépôt.

     La prison ne lui parut ni douloureuse ni humiliante. Elle lui parut nécessaire. Ce qui le frappa en entrant ce fut la propreté des murs et du carrelage. Il dit:

     — Pour un endroit propre, c’est un endroit propre. Vrai de vrai! On mangerait par terre.

     Laissé seul, il voulut tirer son escabeau; mais il s’aperçut qu’il était scellé au mur. Il en exprima tout haut sa surprise:

     — Quelle drôle d’idée! Voilà une chose que j’aurais pas inventée, pour sûr.

     S’étant assis, il tourna ses pouces et demeura dans l’étonnement. Le silence et la solitude l’accablaient. Il s’ennuyait et il pensait avec inquiétude à sa voiture mise en fourrière encore toute chargée de choux, de carottes, de céleri, de mâche et de pissenlit. Et il se demandait anxieux:

     — Où qu’ils m’ont étouffé ma voiture?

     Le troisième jour, il reçut la visite de son avocat, maître Lemerle, un des plus jeunes membres du barreau de Paris, président d’une des sections de la «Ligue de la Patrie française».

     Crainquebille essaya de lui conter son affaire, ce qui ne lui était pas facile, car il n’avait pas l’habitude de la parole. Peut-être s’en serait-il tiré pourtant, avec un peu d’aide. Mais son avocat secouait la tête d’un air méfiant à tout ce qu’il disait, et feuilletant des papiers, murmurait:

     — Hum! hum! je ne vois rien de tout cela au dossier…

     Puis, avec un peu de fatigue, il dit en frisant sa moustache blonde:

     — Dans votre intérêt, il serait peut-être préférable d’avouer. Pour ma part j’estime que votre système de dénégations absolues est d’une insigne maladresse.

     Et dès lors Crainquebille eût fait des aveux s’il avait su ce qu’il fallait avouer.

 

III. CRAINQUEBILLE DEVANT LA JUSTICE

     Le président Bourriche consacra six minutes pleines à l’interrogatoire de Crainquebille. Cet interrogatoire aurait apporté plus de lumière si l’accusé avait répondu aux questions qui lui étaient posées. Mais Crainquebille n’avait pas l’habitude de la discussion, et dans une telle compagnie le respect et l’effroi lui fermaient la bouche. Aussi gardait-il le silence, et le président faisait lui-même les réponses; elles étaient accablantes. Il conclut:

     Enfin, vous reconnaissez avoir dit: «Mort aux vaches!»

     — J’ai dit: «Mort aux vaches!» parce que monsieur l’agent a dit: «Mort aux vaches!» Alors j’ai dit: «Mort aux vaches!»

     Il voulait faire entendre qu’étonné par l’imputation la plus imprévue, il avait, dans sa stupeur, répété les paroles étranges qu’on lui prêtait faussement et qu’il n’avait certes point prononcées. Il avait dit: « Mort aux vaches! » comme il eût dit: « Moi! tenir des propos injurieux, l’avez-vous pu croire? »

     Le président Bourriche ne le prit pas ainsi.

     — Prétendez-vous, dit-il, que l’agent a proféré ce cri le premier?

     Crainquebille renonça à s’expliquer. C’était trop difficile.

     — Vous n’insistez pas. Vous avez raison, dit le président.

     Et il fit appeler les témoins.

     L’agent 64, de son nom Bastien Matra, jura de dire la vérité et de ne rien dire que la vérité. Puis il déposa en ces termes:

     — Étant de service le 20 octobre, à l’heure de midi, je remarquai, dans la rue Montmartre, un individu qui me sembla être un vendeur ambulant et qui tenait sa charrette indûment arrêtée à la hauteur du numéro 328, ce qui occasionnait un encombrement de voitures. Je lui intimai par trois fois l’ordre de circuler, auquel il refusa d’obtempérer. Et sur ce que je l’avertis que j’allais verbaliser, il me répondit en criant: «Mort aux vaches!» ce qui me sembla être injurieux.

     Cette déposition, ferme et mesurée, fut écoutée avec une évidente faveur par le Tribunal. La défense avait cité madame Bayard, cordonnière, et M. David Matthieu, médecin en chef de l’hôpital Ambroise-Paré, officier de la Légion d’honneur. Madame Bayard n’avait rien vu ni entendu. Le docteur Matthieu se trouvait dans la foule assemblée autour de l’agent qui sommait le marchand de circuler. Sa déposition amena un incident.

     — J’ai été témoin de la scène, dit-il. J’ai remarqué que l’agent s’était mépris: il n’avait pas été insulté. Je m’approchai et lui en fis l’observation. L’agent maintint le marchand en état d’arrestation et m’invita à le suivre au commissariat. Ce que je fis. Je réitérai ma déclaration devant le commissaire.

     — Vous pouvez vous asseoir, dit le président. Huissier, rappelez le témoin Matra.

     — Matra, quand vous avez procédé à l’arrestation de l’accusé, monsieur le docteur Matthieu ne vous a-t-il pas fait observer que vous vous mépreniez?

     — C’est-à-dire, monsieur le président, qu’il m’a insulté.

     — Que vous a-t-il dit?

     — Il m’a dit: « Mort aux vaches! »

     Une rumeur et des rires s’élevèrent dans l’auditoire.

     — Vous pouvez vous retirer, dit le président avec précipitation.

     Et il avertit le public que si ces manifestations indécentes se reproduisaient, il ferait évacuer la salle. Cependant la défense agitait triomphalement les manches de sa robe, et l’on pensait en ce moment que Crainquebille serait acquitté.

     Le calme s’étant rétabli, maître Lemerle se leva. Il commença sa plaidoirie par l’éloge des agents de la Préfecture, «ces modestes serviteurs de la société, qui, moyennant un salaire dérisoire, endurent des fatigues et affrontent des périls incessants, et qui pratiquent l’héroïsme quotidien. Ce sont d’anciens soldats, et qui restent soldats. Soldats, ce mot dit tout…»

     Et maître Lemerle s’éleva, sans effort, à des considérations très hautes sur les vertus militaires. Il était de ceux, dit-il, «qui ne permettent pas qu’on touche à l’armée, à cette armée nationale à laquelle il était fier d’appartenir».

     Le président inclina la tête.

     Maître Lemerle, en effet, était lieutenant dans la réserve. Il était aussi candidat nationaliste dans le quartier des Vieilles-Haudriettes.

     Il poursuivit:

     — Non certes, je ne méconnais pas les services modestes et précieux que rendent journellement les gardiens de la paix à la vaillante population de Paris. Et je n’aurais pas consenti à vous présenter, messieurs, la défense de Crainquebille si j’avais vu en lui l’insulteur d’un ancien soldat. On accuse mon client d’avoir dit: « Mort aux vaches! » Le sens de cette phrase n’est pas douteux. Si vous feuilletez le Dictionnaire de la langue verte, vous y lirez: « Vachard, paresseux, fainéant; qui s’étend paresseusement comme une vache, au lieu de travailler. — Vache, qui se vend à la police; mouchard. » Mort aux vaches! se dit dans un certain monde. Mais toute la question est celle-ci: Comment Crainquebille l’a-t-il dit? Et même, l’a-t-il dit? Permettez-moi, messieurs, d’en douter.

     «Je ne soupçonne l’agent Matra d’aucune mauvaise pensée. Mais il accomplit, comme nous l’avons dit, une tâche pénible. Il est parfois fatigué, excédé, surmené. Dans ces conditions il peut avoir été la victime d’une sorte d’hallucination de l’ouïe. Et quand il vient vous dire, messieurs, que le docteur David Matthieu, officier de la Légion d’honneur, médecin en chef de l’hôpital Ambroise-Paré, un prince de la science et un homme du monde, a crié: « Mort aux vaches! » nous sommes bien forcés de reconnaître que Matra est en proie à la maladie de l’obsession, et, si le terme n’est pas trop fort, au délire de la persécution.

     «Et alors même que Crainquebille aurait crié: «Mort aux vaches!» il resterait à savoir si ce mot a, dans sa bouche, le caractère d’un délit. Crainquebille est l’enfant naturel d’une marchande ambulante, perdue d’inconduite et de boisson, il est né alcoolique. Vous le voyez ici abruti par soixante ans de misère. Messieurs, vous direz qu’il est irresponsable.»

     Maître Lemerle s’assit et M. le président Bourriche lut entre ses dents un jugement qui condamnait Jérôme Crainquebille à quinze jours de prison et cinquante francs d’amende. Le Tribunal avait fondé sa conviction sur le témoignage de l’agent Matra.

     Mené par les longs couloirs sombres du Palais, Crainquebille ressentit un immense besoin de sympathie. Il se tourna vers le garde de Paris qui le conduisait et l’appela trois fois:

     — Cipal!… Cipal!… Hein? Cipal!…

     Et il soupira:

     — Il y a seulement quinze jours, si on m’avait dit qu’il m’arriverait ce qu’il m’arrive!…

     Puis il fit cette réflexion:

      — Ils parlent trop vite, ces messieurs. Ils parlent bien, mais ils parlent trop vite. On peut pas s’expliquer avec eux… Cipal, vous trouvez pas qu’ils parlent trop vite?

     Mais le soldat marchait sans répondre ni tourner la tête.

     Crainquebille lui demanda:

     — Pourquoi que vous me répondez pas?

     Et le soldat garda le silence. Et Crainquebille lui dit avec amertume:

     — On parle bien à un chien. Pourquoi que vous me parlez pas? Vous ouvrez jamais la bouche: vous avez donc pas peur qu’elle pue?

 

IV. APOLOGIE POUR M. LE PRÉSIDENT BOURRICHE

     Quelques curieux et deux ou trois avocats quittèrent l’audience après la lecture de l’arrêt, quand déjà le greffier appelait une autre cause. Ceux qui sortaient ne faisaient point de réflexion sur l’affaire Crainquebille qui ne les avait guère intéressés, et à laquelle ils ne songeaient plus. Seul M. Jean Lermite, graveur à l’eau-forte, qui était venu d’aventure au Palais, méditait sur ce qu’il venait de voir et d’entendre.

     Passant son bras sur l’épaule de maître Joseph Aubarrée:

     — Ce dont il faut louer le président Bourriche, lui dit-il, c’est d’avoir su se défendre des vaines curiosités de l’esprit et se garder de cet orgueil intellectuel qui veut tout connaître. En opposant l’une à l’autre les dépositions contradictoires de l’agent Matra et du docteur David Matthieu, le juge serait entré dans une voie où l’on ne rencontre que le doute et l’incertitude. La méthode qui consiste à examiner les faits selon les règles de la critique est inconciliable avec la bonne administration de la justice. Si le magistrat avait l’imprudence de suivre cette méthode, ses jugements dépendraient de sa sagacité personnelle, qui le plus souvent est petite, et de l’infirmité humaine, qui est constante. Quelle en serait l’autorité? On ne peut nier que la méthode historique est tout à fait impropre à lui procurer les certitudes dont il a besoin. Il suffit de rappeler l’aventure de Walter Raleigh.

     «Un jour que Walter Raleigh, enfermé à la Tour de Londres, travaillait, selon sa coutume, à la seconde partie de son Histoire du Monde, une rixe éclata sous sa fenêtre. Il alla regarder ces gens qui se querellaient, et quand il se remit au travail, il pensait les avoir très bien observés. Mais le lendemain, ayant parlé de cette affaire à un de ses amis qui y avait été présent et qui même y avait pris part, il fut contredit par cet ami sur tous les points. Réfléchissant alors à la difficulté de connaître la vérité sur des événements lointains, quand il avait pu se méprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au feu le manuscrit de son histoire.

     «Si les juges avaient les mêmes scrupules que sir Walter Raleigh, ils jetteraient au feu toutes leurs instructions. Et ils n’en ont pas le droit. Ce serait de leur part un déni de justice, un crime. Il faut renoncer à savoir, mais il ne faut pas renoncer à juger. Ceux qui veulent que les arrêts des tribunaux soient fondés sur la recherche méthodique des faits sont de dangereux sophistes et des ennemis perfides de la justice civile et de la justice militaire. Le président Bourriche a l’esprit trop juridique pour faire dépendre ses sentences de la raison et de la science dont les conclusions sont sujettes à d’éternelles disputes. Il les fonde sur des dogmes et les assied sur la tradition, en sorte que ses jugements égalent en autorité les commandements de l’Église. Ses sentences sont canoniques. J’entends qu’il les tire d’un certain nombre de sacrés canons. Voyez, par exemple, qu’il classe les témoignages non d’après les caractères incertains et trompeurs de la vraisemblance et de l’humaine vérité, mais d’après des caractères intrinsèques, permanents et manifestes. Il les pèse au poids des armes. Y a-t-il rien de plus simple et de plus sage à la fois? Il tient pour irréfutable le témoignage d’un gardien de la paix, abstraction faite de son humanité et conçu métaphysiquement en tant qu’un numéro matricule et selon les catégories de la police idéale. Non pas que Matra (Bastien), né à Cinto-Monte (Corse), lui paraisse incapable d’erreur. Il n’a jamais pensé que Bastien Matra fût doué d’un grand esprit d’observation, ni qu’il appliquât à l’examen des faits une méthode exacte et rigoureuse. À vrai dire, il ne considère pas Bastien Matra, mais l’agent 64. — Un homme est faillible, pense-t-il. Pierre et Paul peuvent se tromper. Descartes et Gassendi, Leibnitz et Newton, Bichat et Claude Bernard ont pu se tromper. Nous nous trompons tous et à tout moment. Nos raisons d’erreur sont innombrables. Les perceptions des sens et les jugements de l’esprit sont des sources d’illusion et des causes d’incertitude. Il ne faut pas se fier au témoignage d’un homme: Testis unus, testis nullus. Mais on peut avoir foi dans un numéro. Bastien Matra, de Cinto-Monte, est faillible. Mais l’agent 64, abstraction faite de son humanité, ne se trompe pas. C’est une entité. Une entité n’a rien en elle de ce qui est dans les hommes et les trouble, les corrompt, les abuse. Elle est pure, inaltérable et sans mélange. Aussi le Tribunal n’a-t-il point hésité à repousser le témoignage du docteur David Matthieu, qui n’est qu’un homme, pour admettre celui de l’agent 64, qui est une idée pure, et comme un rayon de Dieu descendu à la barre.

     «En procédant de cette manière, le président Bourriche s’assure une sorte d’infaillibilité, et la seule à laquelle un juge puisse prétendre. Quand l’homme qui témoigne est armé d’un sabre, c’est le sabre qu’il faut entendre et non l’homme. L’homme est méprisable et peut avoir tort. Le sabre ne l’est point et il a toujours raison. Le président Bourriche a profondément pénétré l’esprit des lois. La société repose sur la force, et la force doit être respectée comme le fondement auguste des sociétés. La justice est l’administration de la force. Le président Bourriche sait que l’agent 64 est une parcelle du Prince. Le Prince réside dans chacun de ses officiers. Ruiner l’autorité de l’agent 64, c’est affaiblir l’État. Manger une des feuilles de l’artichaut, c’est manger l’artichaut, comme dit Bossuet en son sublime langage. (Politique tirée de l’Écriture sainte, passim.)

     «Toutes les épées d’un État sont tournées dans le même sens. En les opposant les unes aux autres, on subvertit la république. C’est pourquoi l’inculpé Crainquebille fut condamné justement à quinze jours de prison et cinquante francs d’amende, sur le témoignage de l’agent 64. Je crois entendre le président Bourriche expliquer lui-même les raisons hautes et belles qui inspirèrent sa sentence. Je crois l’entendre dire:

     — J’ai jugé cet individu en conformité avec l’agent 64, parce que l’agent 64 est l’émanation de la force publique. Et pour reconnaître ma sagesse, il vous suffit d’imaginer que j’ai agi inversement. Vous verrez tout de suite que c’eût été absurde. Car si je jugeais contre la force, mes jugements ne seraient pas exécutés. Remarquez, messieurs, que les juges ne sont obéis que tant qu’ils ont la force avec eux. Sans les gendarmes, le juge ne serait qu’un pauvre rêveur. Je me nuirais si je donnais tort à un gendarme. D’ailleurs le génie des lois s’y oppose. Désarmer les forts et armer les faibles ce serait changer l’ordre social que j’ai mission de conserver. La justice est la sanction des injustices établies. La vit-on jamais opposée aux conquérants et contraire aux usurpateurs? Quand s’élève un pouvoir illégitime, elle n’a qu’à le reconnaître pour le rendre légitime. Tout est dans la forme, et il n’y a entre le crime et l’innocence que l’épaisseur d’une feuille de papier timbré. — C’était à vous, Crainquebille, d’être le plus fort. Si après avoir crié: «Mort aux vaches!» vous vous étiez fait déclarer empereur, dictateur, président de la République ou seulement conseiller municipal, je vous assure que je ne vous aurais pas condamné à quinze jours de prison et cinquante francs d’amende. Je vous aurais tenu quitte de toute peine. Vous pouvez m’en croire.

     «Ainsi sans doute eût parlé le président Bourriche, car il a l’esprit juridique et il sait ce qu’un magistrat doit à la société. Il en défend les principes avec ordre et régularité. La justice est sociale. Il n’y a que de mauvais esprits pour la vouloir humaine et sensible. On l’administre avec des règles fixes et non avec les frissons de la chair et les clartés de l’intelligence. Surtout ne lui demandez pas d’être juste, elle n’a pas besoin de l’être puisqu’elle est justice, et je vous dirai même que l’idée d’une justice juste n’a pu germer que dans la tête d’un anarchiste. Le président Magnaud rend, il est vrai, des sentences équitables. Mais on les lui casse, et c’est justice.

     «Le vrai juge pèse les témoignages au poids des armes. Cela s’est vu dans l’affaire Crainquebille, et dans d’autres causes plus célèbres.

     Ainsi parla M. Jean Lermite, en parcourant d’un bout à l’autre bout la salle des Pas-Perdus.

     Maître Joseph Aubarrée, qui connaissait le Palais, lui répondit en se grattant le bout du nez:

     — Si vous voulez avoir mon avis, je ne crois pas que monsieur le président Bourriche se soit élevé jusqu’à une si haute métaphysique. À mon sens, en admettant le témoignage de l’agent 64 comme l’expression de la vérité, il fit simplement ce qu’il avait toujours vu faire. C’est dans l’imitation qu’il faut chercher la raison de la plupart des actions humaines. En se conformant à la coutume on passera toujours pour un honnête homme. On appelle gens de bien ceux qui font comme les autres.

 

V. DE LA SOUMISSION DE CRAINQUEBILLE AUX LOIS DE LA RÉPUBLIQUE

     Crainquebille, reconduit en prison, s’assit sur son escabeau enchaîné, plein d’étonnement et d’admiration. Il ne savait pas bien lui-même que les juges s’étaient trompés. Le Tribunal lui avait caché ses faiblesses intimes sous la majesté des formes. Il ne pouvait croire qu’il eût raison contre des magistrats dont il n’avait pas compris les raisons: il lui était impossible de concevoir que quelque chose clochât dans une si belle cérémonie. Car, n’allant ni à la messe, ni à l’Élysée, il n’avait, de sa vie, rien vu de si beau qu’un jugement en police correctionnelle. Il savait bien qu’il n’avait pas crié « Mort aux vaches! » Et, qu’il eût été condamné à quinze jours de prison pour l’avoir crié, c’était, en sa pensée, un auguste mystère, un de ces articles de foi auxquels les croyants adhèrent sans les comprendre, une révélation obscure, éclatante, adorable et terrible.

     Ce pauvre vieil homme se reconnaissait coupable d’avoir mystiquement offensé l’agent 64, comme le petit garçon qui va au catéchisme se reconnaît coupable du péché d’Ève. Il lui était enseigné, par son arrêt, qu’il avait crié: « Mort aux vaches! » C’était donc qu’il avait crié: « Mort aux vaches! » d’une façon mystérieuse, inconnue de lui-même. Il était transporté dans un monde surnaturel. Son jugement était son apocalypse.

     S’il ne se faisait pas une idée nette du délit, il ne se faisait pas une idée plus nette de la peine. Sa condamnation lui avait paru une chose solennelle, rituelle et supérieure, une chose éblouissante qui ne se comprend pas, qui ne se discute pas, et dont on n’a ni à se louer, ni à se plaindre. À cette heure il aurait vu le président Bourriche, une auréole au front, descendre, avec des ailes blanches, par le plafond entr’ouvert, qu’il n’aurait pas été surpris de cette nouvelle manifestation de la gloire judiciaire. Il se serait dit: « Voilà mon affaire qui continue! »

     Le lendemain, son avocat vint le voir:

     — Eh bien, mon bonhomme, vous n’êtes pas trop mal? Du courage! deux semaines sont vite passées. Nous n’avons pas trop à nous plaindre.

     — Pour ça, on peut dire que ces messieurs ont été bien doux, bien polis; pas un gros mot. J’aurais pas cru. Et le cipal avait mis des gants blancs. Vous avez pas vu?

     — Tout pesé, nous avons bien fait d’avouer.

     — Possible.

     — Crainquebille, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Une personne charitable, que j’ai intéressée à votre position, m’a remis pour vous une somme de cinquante francs qui sera affectée au paiement de l’amende à laquelle vous avez été condamné.

     — Alors quand que vous me donnerez les cinquante francs?

     — Ils seront versés au greffe. Ne vous en inquiétez pas.

      — C’est égal. Je remercie tout de même la personne.

      Et Crainquebille méditatif murmura:

      — C’est pas ordinaire ce qui m’arrive.

      — N’exagérez rien, Crainquebille. Votre cas n’est pas rare, loin de là.

      – Vous pourriez pas me dire où qu’ils m’ont étouffé ma voiture?

VI. CRAINQUEBILLE DEVANT L’OPINION

      Crainquebille, sorti de prison, poussait sa voiture rue Montmartre en criant: Des choux, des navets, des carottes! Il n’avait ni orgueil, ni honte de son aventure. Il n’en gardait pas un souvenir pénible. Cela tenait, dans son esprit, du théâtre, du voyage et du rêve. Il était surtout content de marcher dans la boue, sur le pavé de la ville, et de voir sur sa tête le ciel tout en eau et sale comme le ruisseau, le bon ciel de sa ville. Il s’arrêtait à tous les coins de rue pour boire un verre; puis, libre et joyeux, ayant craché dans ses mains pour en lubrifier la paume calleuse, il empoignait les brancards et poussait la charrette, tandis que, devant lui, les moineaux, comme lui matineux et pauvres, qui cherchaient leur vie sur la chaussée, s’envolaient en gerbe avec son cri familier: Des choux, des navets, des carottes! Une vieille ménagère, qui s’était approchée, lui disait en tâtant des céleris:

     — Qu’est-ce qui vous est donc arrivé, père Crainquebille? Il y a bien trois semaines qu’on ne vous a pas vu. Vous avez été malade? Vous êtes un peu pâle.

     — Je vas vous dire, m’ame Mailloche, j’ai fait le rentier.

     Rien n’est changé dans sa vie, à cela près qu’il va chez le troquet plus souvent que d’habitude, parce qu’il a l’idée que c’est fête, et qu’il a fait connaissance avec des personnes charitables. Il rentre un peu gai, dans sa soupente. Étendu dans le plumard, il ramène sur lui les sacs que lui a prêtés le marchand de marrons du coin et qui lui servent de couverture, et il songe: « La prison, il n’y a pas à se plaindre; on y a tout ce qui vous faut. Mais on est tout de même mieux chez soi. »

     Son contentement fut de courte durée. Il s’aperçut vite que les clientes lui faisaient grise mine.

     — Des beaux céleris, m’ame Cointreau!

     — Il ne me faut rien.

     — Comment, qu’il ne vous faut rien? Vous vivez pourtant pas de l’air du temps.

     Et m’ame Cointreau, sans lui faire de réponse, rentrait fièrement dans la grande boulangerie dont elle était la patronne. Les boutiquières et les concierges, naguère assidues autour de sa voiture verdoyante et fleurie, maintenant se détournaient de lui. Parvenu à la cordonnerie de l’Ange Gardien, qui est le point où commencèrent ses aventures judiciaires, il appela:

     — M’ame Bayard, m’ame Bayard, vous me devez quinze sous de l’autre fois.

     Mais m’ame Bayard, qui siégeait à son comptoir, ne daigna pas tourner la tête.

     Toute la rue Montmartre savait que le père Crainquebille sortait de prison, et toute la rue Montmartre ne le connaissait plus. Le bruit de sa condamnation était parvenu jusqu’au faubourg et à l’angle tumultueux de la rue Richer. Là, vers midi, il aperçut madame Laure, sa bonne et fidèle cliente, penchée sur la voiture du petit Martin. Elle tâtait un gros chou. Ses cheveux brillaient au soleil comme d’abondants fils d’or largement tordus. Et le petit Martin, un pas grand’chose, un sale coco, lui jurait la main sur son cœur, qu’il n’y avait pas plus belle marchandise que la sienne. À ce spectacle le cœur de Crainquebille se déchira. Il poussa sa voiture sur celle du petit Martin et dit à madame Laure, d’une voix plaintive et brisée:

     — C’est pas bien de me faire des infidélités.

     Madame Laure, comme elle le reconnaissait elle-même, n’était pas duchesse. Ce n’est pas dans le monde qu’elle s’était fait une idée du panier à salade et du Dépôt. Mais on peut être honnête dans tous les états, pas vrai? Chacun a son amour-propre, et l’on n’aime pas avoir affaire à un individu qui sort de prison. Aussi ne répondit-elle à Crainquebille qu’en simulant un haut-le-cœur. Et le vieux marchand ambulant, ressentant l’affront, hurla:

     — Dessalée! va!

     Madame Laure en laissa tomber son chou vert et s’écria:

     — Eh! va donc, vieux cheval de retour! Ça sort de prison, et ça insulte les personnes!

     Crainquebille, s’il avait été de sang-froid, n’aurait jamais reproché à madame Laure sa condition. Il savait trop qu’on ne fait pas ce qu’on veut dans la vie, qu’on ne choisit pas son métier, et qu’il y a du bon monde partout. Il avait coutume d’ignorer sagement ce que faisaient chez elles les clientes, et il ne méprisait personne. Mais il était hors de lui. Il donna par trois fois à madame Laure les noms de dessalée, de charogne et de roulure. Un cercle de curieux se forma autour de madame Laure et de Crainquebille, qui échangèrent encore plusieurs injures aussi solennelles que les premières, et qui eussent égrené tout du long leur chapelet, si un agent soudainement apparu ne les avait, par son silence et son immobilité, rendus tout à coup aussi muets et immobiles que lui. Ils se séparèrent. Mais cette scène acheva de perdre Crainquebille dans l’esprit du faubourg Montmartre et de la rue Richer.

VII. LES CONSÉQUENCES

     Et le vieil homme allait marmonnant:

     — Pour sûr que c’est une morue. Et même y a pas plus morue que cette femme-là.

     Mais dans le fond de son cœur, ce n’est pas de cela qu’il lui faisait un reproche. Il ne la méprisait pas d’être ce qu’elle était. Il l’en estimait plutôt, la sachant économe et rangée. Autrefois ils causaient tous deux volontiers ensemble. Elle lui parlait de ses parents qui habitaient la campagne. Et ils formaient tous deux le même vœu de cultiver un petit jardin et d’élever des poules. C’était une bonne cliente. De la voir acheter des choux au petit Martin, un sale coco, un pas grand’chose, il en avait reçu un coup dans l’estomac; et quand il l’avait vue faisant mine de le mépriser, la moutarde lui avait monté au nez, et dame!

     Le pis, c’est qu’elle n’était pas la seule qui le traitât comme un galeux. Personne ne voulait plus le connaître. Tout comme madame Laure, madame Cointreau la boulangère, madame Bayard de l’Ange-Gardien le méprisaient et le repoussaient. Toute la société, quoi.

     Alors! parce qu’on avait été mis pour quinze jours à l’ombre, on n’était plus bon seulement à vendre des poireaux! Est-ce que c’était juste? Est-ce qu’il y avait du bon sens à faire mourir de faim un brave homme parce qu’il avait eu des difficultés avec les flics? S’il ne pouvait plus vendre ses légumes, il n’avait plus qu’à crever.

     Comme le vin mal traité, il tournait à l’aigre. Après avoir eu «des mots» avec madame Laure, il en avait maintenant avec tout le monde. Pour un rien, il disait leur fait aux chalandes, et sans mettre de gants, je vous prie de le croire. Si elles tâtaient un peu longtemps la marchandise, il les appelait proprement râleuses et purées; pareillement chez le troquet, il engueulait les camarades. Son ami, le marchand de marrons, qui ne le reconnaissait plus, déclarait que ce sacré père Crainquebille était un vrai porc-épic. On ne peut le nier: il devenait incongru, mauvais coucheur, mal embouché, fort en gueule. C’est que, trouvant la société imparfaite, il avait moins de facilité qu’un professeur de l’École des sciences morales et politiques à exprimer ses idées sur les vices du système et sur les réformes nécessaires, et que ses pensées ne se déroulaient pas dans sa tête avec ordre et mesure.

     Le malheur le rendait injuste. Il se revanchait sur ceux qui ne lui voulaient pas de mal et quelquefois sur de plus faibles que lui. Une fois, il donna une gifle à Alphonse, le petit du marchand de vin, qui lui avait demandé si l’on était bien à l’ombre. Il le gifla et lui dit:

     — Sale gosse! c’est ton père qui devrait être à l’ombre au lieu de s’enrichir à vendre du poison.

     Acte et parole qui ne lui faisaient pas honneur, car, ainsi que le marchand de marrons le lui remontra justement, on ne doit pas battre un enfant, ni lui reprocher son père, qu’il n’a pas choisi.

     Il s’était mis à boire. Moins il gagnait d’argent, plus il buvait d’eau-de-vie. Autrefois économe et sobre, il s’émerveillait lui-même de ce changement.

     — J’ai jamais été fricoteur, disait-il. Faut croire qu’on devient moins raisonnable en vieillissant.

     Parfois il jugeait sévèrement son inconduite et sa paresse:

     — Mon vieux Crainquebille, t’es plus bon que pour lever le coude.

     Parfois il se trompait lui-même et se persuadait qu’il buvait par besoin:

     — Faut comme ça de temps en temps, que je boive un verre pour me donner des forces et pour me rafraîchir. Sûr que j’ai quelque chose de brûlé dans l’intérieur. Et il y a encore que la boisson comme rafraîchissement.

     Souvent il lui arrivait de manquer la criée matinale et il ne se fournissait plus que de marchandise avariée qu’on lui livrait à crédit. Un jour se sentant les jambes molles et le cœur las, il laissa sa voiture dans la remise et passa toute la sainte journée à tourner autour de l’étal de madame Rose, la tripière, et devant tous les troquets des Halles. Le soir, assis sur un panier, il songea, et il eut conscience de sa déchéance. Il se rappela sa force première et ses antiques travaux, ses longues fatigues et ses gains heureux, ses jours innombrables, égaux et pleins; les cent pas, la nuit, sur le carreau des Halles, en attendant la criée; les légumes enlevés par brassées et rangés avec art dans la voiture, le petit noir de la mère Théodore avalé tout chaud d’un coup, au pied levé, les brancards empoignés solidement; son cri, vigoureux comme le chant du coq, déchirant l’air matinal, sa course par les rues populeuses, toute sa vie innocente et rude de cheval humain, qui, durant un demi-siècle, porta, sur son étal roulant, aux citadins brûlés de veilles et de soucis, la fraîche moisson des jardins potagers. Et secouant la tête il soupira:

     — Non! j’ai plus le courage que j’avais. Je suis fini. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Et puis, depuis mon affaire en justice, je n’ai plus le même caractère. Je suis plus le même homme, quoi!

     Enfin il était démoralisé. Un homme dans cet état-là, autant dire que c’est un homme par terre et incapable de se relever. Tous les gens qui passent lui pilent dessus.

VIII. LES DERNIÈRES CONSÉQUENCES

      La misère vint, la misère noire. Le vieux marchand ambulant, qui rapportait autrefois du faubourg Montmartre les pièces de cent sous à plein sac, maintenant n’avait plus un rond. C’était l’hiver. Expulsé de sa soupente, il coucha sous des charrettes, dans une remise. Les pluies étant tombées pendant vingt-quatre jours, les égouts débordèrent et la remise fut inondée.

     Accroupi dans sa voiture, au-dessus des eaux empoisonnées, en compagnie des araignées, des rats et des chats faméliques, il songeait dans l’ombre. N’ayant rien mangé de la journée et n’ayant plus pour se couvrir les sacs du marchand de marrons, il se rappela les deux semaines durant lesquelles le gouvernement lui avait donné le vivre et le couvert. Il envia le sort des prisonniers, qui ne souffrent ni du froid ni de la faim, et il lui vint une idée:

     — Puisque je connais le truc, pourquoi que je m’en servirais pas?

     Il se leva et sortit dans la rue. Il n’était guère plus de onze heures. Il faisait un temps aigre et noir. Une bruine tombait, plus froide et plus pénétrante que la pluie. De rares passants se coulaient au ras des murs.

     Crainquebille longea l’église Saint-Eustache et tourna dans la rue Montmartre. Elle était déserte. Un gardien de la paix se tenait planté sur le trottoir, au chevet de l’église, sous un bec de gaz, et l’on voyait, autour de la flamme, tomber une petite pluie rousse. L’agent la recevait sur son capuchon, il avait l’air transi, mais soit qu’il préférât la lumière à l’ombre, soit qu’il fût las de marcher, il restait sous son candélabre, et peut-être s’en faisait-il un compagnon, un ami. Cette flamme tremblante était son seul entretien dans la nuit solitaire. Son immobilité ne paraissait pas tout à fait humaine; le reflet de ses bottes sur le trottoir mouillé, qui semblait un lac, le prolongeait inférieurement et lui donnait de loin l’aspect d’un monstre amphibie, à demi sorti des eaux. De plus près, encapuchonné et armé, il avait l’air monacal et militaire. Les gros traits de son visage, encore grossis par l’ombre du capuchon, étaient paisibles et tristes. Il avait une moustache épaisse, courte et grise. C’était un vieux sergot, un homme d’une quarantaine d’années.

     Crainquebille s’approcha doucement de lui et, d’une voix hésitante et faible, lui dit:

     — Mort aux vaches!

     Puis il attendit l’effet de cette parole consacrée. Mais elle ne fut suivie d’aucun effet. Le sergot resta immobile et muet, les bras croisés sous son manteau court. Ses yeux, grands ouverts et qui luisaient dans l’ombre, regardaient Crainquebille avec tristesse, vigilance et mépris.

     Crainquebille, étonné, mais gardant encore un reste de résolution, balbutia:

     — Mort aux vaches! que je vous ai dit.

     Il y eut un long silence durant lequel tombait la pluie fine et rousse et régnait l’ombre glaciale. Enfin le sergot parla:

     — Ce n’est pas à dire… Pour sûr et certain que ce n’est pas à dire. À votre âge on devrait avoir plus de connaissance… Passez votre chemin.

     — Pourquoi que vous m’arrêtez pas? demanda Crainquebille.

     Le sergot secoua la tête sous son capuchon humide:

     — S’il fallait empoigner tous les poivrots qui disent ce qui n’est pas à dire, y en aurait de l’ouvrage!… Et de quoi que ça servirait?

     Crainquebille, accablé par ce dédain magnanime, demeura longtemps stupide et muet, les pieds dans le ruisseau. Avant de partir, il essaya de s’expliquer:

     — C’était pas pour vous que j’ai dit: « Mort aux vaches! » C’était pas plus pour l’un que pour l’autre que je l’ai dit. C’était pour une idée.

     Le sergot répondit avec une austère douceur:

     — Que ce soye pour une idée ou pour autre chose, ce n’était pas à dire, parce que quand un homme fait son devoir et qu’il endure bien des souffrances, on ne doit pas l’insulter par des paroles futiles… Je vous réitère de passer votre chemin.

     Crainquebille, la tête basse, et les bras ballants, s’enfonça sous la pluie dans l’ombre.

 PUTOIS

     «Ce jardin de notre enfance, dit M. Bergeret, ce jardin qu’on parcourait tout entier en vingt pas, fut pour nous un monde immense, plein de sourires et d’épouvantes.

     – Lucien, tu te rappelles Putois? demanda Zoé en souriant à sa coutume, les lèvres closes et le nez sur son ouvrage d’aiguille.

     -Si je me rappelle Putois!… De toutes les figures qui passèrent devant mes yeux quand j’étais enfant, celle de Putois est restée la plus nette dans mon souvenir. Tous les traits de son visage et de son caractère me sont présents à la mémoire. Il avait le crâne pointu…

     -Le front bas», ajouta mademoiselle Zoé.

     Et le frère et la sœur récitèrent alternati-vement d’une voix monotone, avec une gravité baroque, les articles d’une sorte de signalement:

     «Le front bas.

     -Les yeux vairons.

     -Le regard fuyant.

     -Une patte d’oie à la tempe.

     -Les pommettes aiguës, rouges et luisantes.

     -Ses oreilles n’étaient point ourlées.

     -Les traits de son visage étaient dénués de toute expression.

     -Ses mains, toujours en mouvement, trahissaient seules sa pensée.

     -Maigre, un peu voûté, débile en apparence…

     -Il était en réalité d’une force peu commune.

     -Il ployait facilement une pièce de cent sous entre l’index et le pouce…

     -Qu’il avait énorme.

     -Sa voix était traînante…

     -Et sa parole mielleuse.»

     Tout à coup M. Bergeret s’écria vivement:

     «Zoé! nous avons oublié «les cheveux jaunes et le poil rare». Recommençons.»

     Pauline, qui avait entendu avec surprise cette étrange récitation, demanda à son père et à sa tante comment ils avaient pu apprendre par cœur ce morceau de prose, et pourquoi ils le récitaient comme, une litanie.

     Bergeret répondit gravement:

     «Pauline, ce que tu viens d’entendre est un texte consacré, je puis dire liturgique, à l’usage de la famille Bergeret. Il convient qu’il te soit transmis, pour qu’il ne périsse pas avec ta tante et moi. Ton grand-père, ma fille, ton grand-père Éloi Bergeret, qu’on n’amusait pas avec des niaiseries, estimait ce morceau, principalement en considération de son origine. Il l’intitula: L’Anatomie de Putois. Et il avait coutume de dire qu’il préférait, à certains égards, l’anatomie de Putois à l’anatomie de Quaresmeprenant. «Si la description faite par Xénomanes, disait-il, est plus savante et plus riche en termes rares et précieux, la description de Putois l’emporte de beaucoup pour la clarté des idées et la limpidité du style.» Il en jugeait de la sorte parce que le docteur Ledouble, de Tours, n’avait pas encore expliqué les chapitres trente, trente-un et trente-deux du quart livre de Rabelais.

     – Je ne comprends pas du tout, dit Pauline.

     – C’est faute de connaître Putois, ma fille. Il faut que tu saches que Putois fut la figure la plus familière à mon enfance et à celle de ta tante Zoé. Dans la maison de ton grand-père Bergeret on parlait sans cesse de Putois. Chacun à son tour le croyait voir.»

     Pauline demanda:

     «Qu’est-ce que c’était que Putois?»

     Au lieu de répondre, M. Bergeret se mit à rire, et Mlle Bergeret aussi rit, les lèvres closes.

     Pauline portait son regard de l’un à l’autre. Elle trouvait étrange que sa tante rît de si bon cœur, et plus étrange encore qu’elle rît d’accord et en sympathie avec son frère. C’était singulier en effet, car le frère et la sœur n’avaient pas le même tour d’esprit.

     «Papa, dis-moi ce que c’était que Putois. Puisque tu veux que je le sache, dis-le-moi.

     – Putois, ma fille, était un jardinier. Fils d’honorables cultivateurs artésiens, il s’établit pépiniériste à Saint-Omer. Mais il ne contenta pas sa clientèle et fit de mauvaises affaires. Ayant quitté son commerce, il allait en journée. Ceux qui l’employaient n’eurent pas toujours à se louer de lui.»

     A ces mots, mademoiselle Bergeret, riant encore:

     «Tu te rappelles, Lucien: quand notre père ne trouvait plus sur son bureau son encrier, ses plumes, sa cire, ses ciseaux, il disait: «Je soupçonne Putois d’avoir passé par ici.»

     – Ah! dit M. Bergeret, Putois n’avait pas une bonne réputation.

     – C’est tout? demanda Pauline.

     – Non, ma fille, ce n’est pas tout. Putois eut ceci de remarquable, qu’il nous était connu, familier, et que pourtant…

     – … il n’existait pas», dit Zoé.

     Bergeret regarda sa sœur d’un air de reproche:

     «Quelle parole, Zoé! et pourquoi rompre ainsi le charme? Putois n’existait pas. L’oses-tu dire, Zoé? Zoé, le pourrais-tu soutenir? Pour affirmer que Putois n’exista point, que Putois ne fut jamais, as-tu assez considéré les conditions de l’existence et les modes de l’être? Putois existait, ma sœur. Mais il est vrai que c’était d’une existence particulière.

     – Je comprends de moins en moins, dit Pauline découragée.

     – La vérité t’apparaîtra clairement tout à l’heure, ma fille. Apprends que Putois naquit dans la maturité de l’âge. J’étais encore enfant, ta tante était déjà fillette. Nous habitions une petite maison, dans un faubourg de Saint-Omer. Nos parents y menaient une vie tranquille et retirée, jusqu’à ce qu’ils fussent découverts par une vieille dame audomaroise, nommée Mme Cornouiller, qui vivait dans son manoir de Monplaisir, à cinq lieues de la ville, et qui se trouva être une grand-tante de ma mère. Elle usa d’un droit de parenté pour exiger que notre père et notre mère vinssent dîner tous les dimanches à Monplaisir, où ils s’ennuyaient excessivement.

     Elle disait qu’il était honnête de dîner en famille le dimanche et que seuls les gens mal nés n’observaient pas cet ancien usage. Mon père pleurait d’ennui à Monplaisir. Son désespoir faisait peine à voir. Mais Mme Cornouiller ne le voyait pas. Elle ne voyait rien. Ma mère avait plus de courage. Elle souffrait autant que mon père, et peut-être davantage, et elle souriait.

     – Les femmes sont faites pour souffrir, dit Zoé.

     – Zoé, tout ce qui vit au monde est destiné à la souffrance. En vain nos parents refusaient ces funestes invitations. La voiture de Mme Cornouiller venait les prendre chaque dimanche, après midi. Il fallait aller à Monplaisir ; c’était une obligation à laquelle il était absolument interdit de se soustraire. C’était un ordre établi, que la révolte pouvait seule rompre. Mon père enfin se révolta, et jura de ne plus accepter une seule invitation de Mme Cornouiller, laissant à ma mère le soin de trouver à ces refus des prétextes décents et des raisons variées, c’est ce dont elle était le moins capable. Notre mère ne savait pas feindre.

     – Dis, Lucien, qu’elle ne voulait pas. Elle aurait pu mentir comme les autres.

     – Il est vrai de dire que lorsqu’elle avait de bonnes raisons, elle les donnait plutôt que d’en inventer de mauvaises. Tu te rappelles, ma sœur, qu’il lui arriva un jour de dire, à table: «Heureusement que Zoé a la coqueluche: nous n’irons pas de longtemps à Monplaisir.»

     – C’est pourtant vrai! dit Zoé.

     – Tu guéris, Zoé. Et Mme Cornouiller vint dire un jour à notre mère: «Ma mignonne, je compte bien que vous viendrez avec votre mari dîner dimanche à Monplaisir.» Notre mère, chargée expressément par son mari de présenter à Mme Cornouiller un valable motif de refus, imagina, en cette extrémité, une raison qui n’était pas véritable. «Je regrette vivement, chère madame. Mais cela nous sera impossible. Dimanche, j’attends le jardinier.»

     «A cette parole, Mme Cornouiller regarda, par la porte-fenêtre du salon, le petit jardin sauvage, où les fusains et les lilas avaient tout l’air d’ignorer la serpe et de devoir l’ignorer toujours. «Vous attendez le jardinier! Pourquoi? -Pour travailler au jardin.»

     «Et ma mère, ayant tourné involontairement les yeux sur ce carré d’herbes folles et de plantes à demi sauvages, qu’elle venait de nommer un jardin, reconnut avec effroi l’invraisemblance de son invention. «Cet homme, dit Mme Cornouiller, pourra bien venir travailler à votre… jardin lundi ou mardi. D’ailleurs, cela vaudra mieux. On ne doit pas travailler le dimanche. -Il est occupé dans la semaine.»

     «J’ai remarqué souvent que les raisons les plus absurdes et les plus saugrenues sont les moins combattues: elles déconcertent l’adversaire. Mme Cornouiller insista, moins qu’on ne pouvait l’attendre d’une personne aussi peu disposée qu’elle à démordre. En se levant de dessus son fauteuil, elle demanda: «Comment l’appelez-vous, ma mignonne, votre jardinier? -Putois», répondit ma mère sans hésitation.

     «Putois était nommé. Dès lors il exista. Mme Cornouiller s’en alla en ronchonnant: «Putois! Il me semble bien que je connais ça. Putois? Putois! Je ne connais que lui. Mais je ne me rappelle pas… Où demeure-t-il? -Il travaille en journée. Quand on a besoin de lui, on le lui fait dire chez l’un ou chez l’autre. -Ah! je le pensais bien: un fainéant et un vagabond… un rien du tout. Méfiez-vous de lui, ma mignonne.»

     «Putois avait désormais un caractère.»

     Goubin et Jean Marteau étant survenus, M. Bergeret les mit au point de la conversation:

     «Nous parlions de celui qu’un jour ma mère fit naître jardinier à Saint-Omer et nomma par son nom. Dès lors il agit.

     – Cher maître, voudriez-vous répéter? dit M. Goubin en essuyant le verre de son lorgnon.

     – Volontiers, répondit M. Bergeret. Il n’y avait pas de jardinier. Le jardinier n’existait pas. Ma mère dit: «J’attends le jardinier.» Aussitôt le jardinier fut. Et il agit.

     – Cher maître, demanda M. Goubin, comment agit-il, puisqu’il n’existait pas?

     – Il avait une sorte d’existence, répondit M. Bergeret.

     – Vous voulez dire une existence imaginaire, répliqua dédaigneusement M. Goubin.

     – N’est-ce donc rien qu’une existence imaginaire? s’écria le maître. Et les personnages mythiques ne sont-ils donc pas capables d’agir sur les hommes? Réfléchissez sur la mythologie, monsieur Goubin, et vous vous apercevrez que ce sont, non point des êtres réels, mais des êtres imaginaires qui exercent sur les âmes l’action la plus profonde et la plus durable. Partout et toujours des êtres, qui n’ont pas plus de réalité que Putois, ont inspiré aux peuple la haine et l’amour, la terreur et l’espérance, conseillé des crimes, reçu des offrandes, fait les mœurs et les lois. Monsieur Goubin, réfléchissez sur l’éternelle mythologie. Putois est un personnage mythique, des plus obscurs, j’en conviens, et de la plus basse espèce. Le grossier satyre, assis jadis à la table de nos paysans du Nord, fut jugé digne de paraître dans un tableau de Jordaëns et dans une fable de La Fontaine. Le fils velu de Sycorax entra dans le monde sublime de Shakespeare. Putois, moins heureux, sera toujours méprisé des artistes et des poètes. Il lui manque la grandeur et l’étrangeté, le style et le caractère. Il naquit dans des esprits trop raisonnables, parmi des gens qui savaient lire et écrire et n’avaient point cette imagination charmante qui sème les fables. Je pense, messieurs, que j’en ai dit assez pour vous faire connaître la véritable nature de Putois.

     – Je la conçois», dit M. Goubin.

     Et M. Bergeret poursuivit son discours:

     «Putois était. Je puis l’affirmer. Il était. Regardez-y, messieurs, et vous vous assurerez qu’être n’implique nullement la substance et ne signifie que le lien de l’attribut au sujet, n’exprime qu’une relation.

     – Sans doute, dit Jean Marteau, mais être sans attributs c’est être aussi peu que rien. Je ne sais plus qui a dit autrefois: «Je suis celui qui est.» Excusez le défaut de ma mémoire. On ne peut tout se rappeler. Mais l’inconnu qui parla de la sorte commit une rare imprudence. En donnant à entendre par ce propos inconsidéré qu’il était dépourvu d’attributs et privé de toutes relations, il proclama qu’il n’existait pas et se supprima lui-même étourdiment. Je parie qu’on n’a plus entendu parler de lui.

     – Vous avez perdu, répliqua M. Bergeret. Il a corrigé le mauvais effet de cette parole égoïste en s’appliquant des potées d’adjectifs, et l’on a beaucoup parlé de lui, le plus souvent sans aucun bon sens.

     – Je ne comprends pas, dit M. Goubin.

     – Il n’est pas nécessaire de comprendre», répondit Jean Marteau.

     Et il pria M. Bergeret de parler de Putois.

     «Vous êtes bien aimable de me le demander, fit le maître.

     «Putois naquit dans la seconde moitié du XIXe siècle, à Saint-Omer. Il lui aurait mieux valu naître quelques siècles auparavant dans la forêt des Ardennes ou dans la forêt de Brocéliande. Ç’aurait été alors un mauvais esprit d’une merveilleuse adresse.

     – Une tasse de thé, monsieur Goubin? dit Pauline

     – Putois était-il donc un mauvais esprit? demanda Jean Marteau.

     – Il était mauvais, répondit M. Bergeret, il l’était en quelque manière, mais il ne l’était pas absolument. Il en est de lui comme des diables qu’on dit très méchants, mais en qui l’on découvre de bonnes qualités quand on les fréquente. Et je serais disposé à croire qu’on a fait tort à Putois. Mme Cornouiller, qui, prévenue contre lui, l’avait tout de suite soupçonné d’être un fainéant, un ivrogne et un voleur, réfléchit que puisque ma mère l’employait, elle qui n’était pas riche, c’était qu’il se contentait de peu, et elle se demanda si elle n’aurait pas avantage à le faire travailler préférablement à son jardinier qui avait meilleur renom, mais aussi plus d’exigences. On entrait dans la saison de tailler les ifs. Elle pensa que si Mme Éloi Bergeret, qui était pauvre, ne donnait pas grand-chose à Putois, elle-même, qui était riche, lui donnerait moins encore, puisque c’est l’usage que les riches paient moins cher que les pauvres. Et elle voyait déjà ses ifs taillés en murailles, en boules et en pyramides, sans qu’elle y fît grande dépense. «J’aurai l’œil, se dit-elle, à ce que Putois ne flâne point et ne me vole point. Je ne risque rien et ce sera tout profit. Ces vagabonds travaillent quelquefois avec plus d’adresse que les ouvriers honnêtes.» Elle résolut d’en faire l’essai et dit à ma mère: «Mignonne, envoyez-moi Putois. Je le ferai travailler à Monplaisir.» Ma mère le lui promit. Elle l’eût fait volontiers. Mais vraiment ce n’était pas possible. Mme Cornouiller attendit Putois à Monplaisir, et l’attendit en vain. Elle avait de la suite dans les idées et de la constance dans ses projets. Quand elle revit ma mère, elle se plaignit à elle de n’avoir pas de nouvelles de Putois. «Mignonne, vous ne lui avez donc pas dit que je l’attendais? -Si! mais il est étrange, bizarre… -Oh! je connais ce genre-là. Je le sais par cœur votre Putois. Mais il n’y a pas d’ouvrier assez lunatique pour refuser de venir travailler à Monplaisir. Ma maison est connue, je pense. Putois se rendra à mes ordres, et lestement, ma mignonne. Dites-moi seulement où il loge; j’irai moi-même le trouver.» Ma mère répondit qu’elle ne savait pas où logeait Putois, qu’on ne lui connaissait pas de domicile, qu’il était sans feu ni lieu. «Je ne l’ai pas revu, madame. Je crois qu’il se cache.» Pouvait-elle mieux dire?

     «Mme Cornouiller pourtant ne l’écouta pas sans défiance; elle la soupçonna de circonvenir Putois, de le soustraire aux recherches, dans la crainte de le perdre ou de le rendre plus exigeant. Et elle la jugea vraiment trop égoïste. Beaucoup de jugements acceptés par tout le monde, et que l’histoire a consacrés, sont aussi bien fondés que celui-là.

     – C’est pourtant vrai, dit Pauline.

     – Qu’est-ce qui est vrai? demanda Zoé, à demi sommeillant.

     – Que les jugements de l’histoire sont souvent faux. Je me souviens, papa, que tu as dit un jour: «Mme Roland était bien naïve d’en appeler à l’impartiale postérité et de ne pas s’apercevoir que, si ses contemporains étaient de mauvais singes, leur postérité serait aussi composée de mauvais singes.»

     – Pauline, demanda sévèrement Mlle Zoé, quel rapport y a-t-il entre l’histoire de Putois et ce que tu nous contes là?

     – Un très grand, ma tante.

     – Je ne le saisis pas.»

     Bergeret, qui n’était pas ennemi des digressions, répondit à sa fille:

     «Si toutes les injustices étaient finalement réparées en ce monde, on n’en aurait jamais imaginé un autre pour ces réparations. Comment voulez-vous que la postérité juge équitablement tous les morts? Comment les interroger dans l’ombre où ils fuient? Des qu’on pourrait être juste envers eux, on les oublie. Mais peut-on jamais être juste? Et qu’est-ce que la justice? Mme Cornouiller, du moins, fut bien obligée de reconnaître à la longue que ma mère ne la trompait pas et que Putois était introuvable.

 

 

     «Pourtant elle ne renonça pas à le découvrir. Elle demanda à tous ses parents, amis, voisins, domestiques, fournisseurs, s’ils connaissaient Putois. Deux ou trois seulement répondirent qu’ils n’en avaient jamais entendu parler. Pour la plupart, ils croyaient bien l’avoir vu. «J’ai entendu ce nom-là, dit la cuisinière, mais je ne peux pas mettre un visage dessus. -Putois! Je ne connais que lui, dit le cantonnier en se grattant l’oreille. Mais je ne saurais pas vous dire qui c’est.» Le renseignement le plus précis vint de M. Blaise, receveur de l’enregistrement, qui déclara avoir employé Putois à fendre du bois dans sa cour, du 19 au 23 octobre, l’année de la Comète.

     «Un matin, Mme Cornouiller tomba en soufflant dans le cabinet de mon père: «Je viens de voir Putois. -Ah!

     – Je l’ai vu. -Vous croyez? -J’en suis sûre. Il rasait le mur de M. Tenchant. Puis il a tourné dans la rue des Abbesses, il marchait vite. Je l’ai perdu. -Était-ce bien lui? -Sans aucun doute. Un homme d’une cinquantaine d’années, maigre, voûté, l’air d’un vagabond, une blouse sale. -Il est vrai, dit mon père, que ce signalement peut s’appliquer à Putois. -Vous voyez bien! D’ailleurs, je l’ai appelé. J’ai crié: «Putois!» et il s’est retourné. -C’est le moyen, dit mon père, que les agents de la Sûreté emploient pour s’assurer de l’identité des malfaiteurs qu’ils recherchent. -Quand je vous le disais, que c’était lui!… J’ai bien su le trouver, moi, votre Putois. Eh bien, c’est un homme de mauvaise mine. Vous avez été bien imprudents, vous et votre femme, de l’employer chez vous. Je me connais en physionomies et quoique je ne l’aie vu que de dos, je jurerais que c’est un voleur, et peut-être un assassin. Ses oreilles ne sont point ourlées, et c’est un signe qui ne trompe point. -Ah! vous avez remarqué que ses oreilles n’étaient point ourlées? -Rien ne m’échappe. Mon cher monsieur Bergeret, si vous ne voulez point être assassiné avec votre femme et vos enfants, ne laissez plus entrer Putois chez vous. Un conseil: faites changer toutes vos serrures.»

     «Or, à quelques jours de là, il advint à Mme Cornouiller qu’on lui vola trois melons de son potager. Le voleur n’ayant pu être trouvé, elle soupçonna Putois. Les gendarmes furent appelés à Monplaisir et leurs constatations confirmèrent les soupçons de Mme Cornouiller. Des bandes de maraudeurs ravageaient alors les jardins de la contrée. Mais cette fois le vol semblait commis par un seul individu, et avec une adresse singulière. Nulle trace d’effraction, pas d’empreintes de souliers dans la terre humide. Le voleur ne pouvait être que Putois. C’était l’avis du brigadier, qui en savait long sur Putois et qui se faisait fort de mettre la main sur cet oiseau-là.

     «Le Journal de Saint-Omer consacra un article aux trois melons de Mme Cornouiller et publia, d’après des renseignements fournis en ville, un portrait de Putois. «Il a, disait le journal, le front bas, les yeux vairons, le regard fuyant, une patte d’oie à la tempe, les pommettes aiguës, rouges et luisantes. Les oreilles ne sont point ourlées. Maigre un peu voûté, débile en apparence, il est en réalité d’une force peu commune: il ploie facilement une pièce de cent sous entre l’index et le pouce.»

     «On avait de bonnes raisons, affirmait le journal, de lui attribuer une longue suite de vols accomplis avec une habileté surprenante.

     «Toute la ville s’occupait de Putois. On apprit un jour qu’il avait été arrêté et écroué dans la prison. Mais on reconnut bientôt que l’homme qu’on avait pris pour lui était un marchand d’almanachs nommé Rigobert.

     Comme on ne put relever aucune charge contre lui, on le renvoya après quatorze mois de détention préventive. Et Putois demeurait introuvable. Mme Cornouiller fut victime d’un nouveau vol, plus audacieux que le premier. On prit dans son buffet trois petites cuillers d’argent.

     «Elle reconnut la main de Putois, fit mettre une chaîne à la porte de sa chambre et ne dormit plus.»

     Vers dix heures du soir, Pauline ayant regagné sa chambre, Mlle Bergeret dit à son frère:

     – N’oublie pas de raconter comment Putois séduisit la cuisinière de Mme Cornouiller.

     – J’y songeais, ma sœur, répondit M. Bergeret. L’omettre serait perdre le plus beau de l’histoire. Mais tout doit se faire avec ordre. Putois fut soigneusement recherché par la justice, qui ne le trouva pas. Quand on sut qu’il était introuvable, chacun mit son amour-propre à le trouver; les gens malins y réussirent. Et comme il y avait beaucoup de gens malins à Saint-Omer et aux environs, Putois était vu en même temps dans les rues, dans les champs et dans les bois. Un trait fut ainsi ajouté à son caractère. On lui accorda ce don d’ubiquité que possèdent tant de héros populaires. Un être capable de franchir en un moment de longues distances, et qui se montre tout à coup à l’endroit où on l’attendait le moins, effraye justement. Putois fut la terreur de Saint-Omer. Mme Cornouiller, persuadée que Putois lui avait volé trois melons et trois petites cuillers, vivait dans l’épouvante, barricadée à Monplaisir. Les verrous, les grilles et les serrures ne la rassuraient pas. Putois était pour elle un être effroyablement subtil, qui passait à travers les portes. Un événement domestique redoubla son épouvante. Sa cuisinière ayant été séduite, il vint un moment où elle ne put cacher sa faute.

     Mais elle se refusa obstinément à désigner son séducteur.

     – Elle se nommait Gudule, dit Mlle Zoé.

     – Elle se nommait Gudule et on la croyait protégée contre les dangers de l’amour par une barbe qu’elle portait au menton, longue et fourchue. Une barbe soudaine protégea la virginité de cette sainte fille de roi que Prague vénère. Une barbe qui n’était plus adolescente ne suffit pas à défendre la vertu de Gudule. Mme Cornouiller pressa Gudule de nommer l’homme qui, ayant abusé d’elle, la laissait ensuite dans l’embarras. Gudule fondait en larmes et gardait le silence. Les prières, les menaces ne furent d’aucun effet. Mme Cornouiller fit une longue et minutieuse enquête. Elle interrogea adroitement ses voisins, voisines et fournisseurs, le jardinier, le cantonnier, les gendarmes; rien ne la mit sur la trace du coupable. Elle tenta de nouveau d’obtenir de Gudule des aveux complets. «Dans votre intérêt, Gudule, dites-moi qui c’est.» Gudule restait muette. Tout à coup un trait de lumière traversa l’esprit de Mme Cornouiller: «C’est Putois!» La cuisinière pleura et ne répondit pas.

     «C’est Putois! Comment ne l’ai-je pas deviné plus tôt? C’est Putois! Malheureuse! malheureuse! malheureuse!»

 

     «Et Mme Cornouiller demeura persuadée que Putois avait fait un enfant à sa cuisinière. Tout le monde à Saint-Omer, depuis le président du Tribunal jusqu’au roquet de l’allumeur de réverbères, connaissait Gudule et son panier. A la nouvelle que Putois avait séduit Gudule, la ville fut pleine de surprise, d’admiration et de gaieté. Putois fut célébré comme un grand abatteur de quilles et l’amoureux des onze mille vierges. On lui attribua, sur des indices légers, la paternité de cinq ou six autres enfants qui vinrent au monde cette année-là, et qui eussent aussi bien fait de n’y pas venir, pour le plaisir qui les y attendait et la joie qu’ils causaient à leur mère. On désignait, entre autres, la servante de M. Maréchal, débitant, Au Rendez-Vous des Pêcheurs, une porteuse de pain et la petite bossue du Pont-Biquet, qui, pour avoir écouté Putois, s’étaient accrues d’un petit enfant. «Le monstre!» s’écriaient les commères.

     «Et Putois, invisible satyre, menaçait d’accidents irréparables toutes les jeunesses d’une ville où, disaient les vieillards, les filles, de mémoire d’homme, avaient toujours été tranquilles.

     «Ainsi répandu dans la cité et les environs, il restait attaché à notre maison par mille liens subtils. Il passait devant notre porte et l’on croit qu’il escaladait parfois le mur de notre jardin. On ne le voyait jamais en face.

     Mais à tout moment nous reconnaissions son ombre, sa voix, les traces de ses pas. Plus d’une fois nous crûmes voir son dos dans le crépuscule, au tournant d’un chemin. Avec ma sœur et moi, il changeait un peu de caractère. Il restait mauvais et malfaisant, mais il devenait puéril et très naïf. Il se faisait moins réel et, j’ose dire, plus poétique. Il entrait dans le cycle ingénu des traditions enfantines. Il tournait au Croquemitaine, au père Fouettard et au marchand de sable qui ferme, le soir, les yeux des petits enfants. Ce n’était pas ce lutin qui emmêle, la nuit, dans l’écurie la queue des poulains. Moins rustique et moins charmant, mais également espiègle avec candeur, il faisait des moustaches d’encre aux poupées de ma sœur. Dans notre lit, avant de nous endormir, nous l’écoutions: il pleurait sur les toits avec les chats, il aboyait avec les chiens, il emplissait de gémissements les trémies et imitait dans la rue les chants des ivrognes attardés.

     «Ce qui nous rendait Putois présent et familier, ce qui nous intéressait à lui, c’est que son souvenir était associé à tous les objets qui nous entouraient. Les poupées de Zoé, mes cahiers d’écolier, dont il avait tant de fois embrouillé et barbouillé les pages, le mur du jardin au-dessus duquel nous avions vu luire, dans l’ombre, ses yeux rouges, le pot de faïence bleue qu’une nuit d’hiver il avait fendu, à moins que ce ne fût la gelée; les arbres, les rues, les bancs, tout nous rappelait Putois, notre Putois, le Putois des enfants, être local et mythique. Il n’égalait pas en grâce et en poésie le plus lourd égipan, le faune le plus épais de Sicile ou de Thessalie. Mais c’était un demi-dieu encore.

     «Pour notre père, il avait un tout autre caractère: il était emblématique et philosophique. Notre père avait une grande pitié des hommes. Il ne les croyait pas très raisonnables; leurs erreurs, quand elles n’étaient point cruelles, l’amusaient et le faisaient sourire. La croyance en Putois l’intéressait comme un abrégé et un compendium de toutes les croyances humaines. Comme il était ironique et moqueur, il parlait de Putois ainsi que d’un être réel. Il y mettait parfois tant d’insistance et marquait les circonstances avec une telle exactitude, que ma mère en était toute surprise et lui disait dans sa candeur: «On dirait que tu parles sérieusement, mon ami: tu sais pourtant bien…»

     «Il répondait gravement: «Tout Saint-Omer croit à l’existence de Putois. Serais-je un bon citoyen si je la niais? Il faut y regarder à deux fois avant de supprimer un article de la foi commune.»

     «Un esprit parfaitement honnête a seul de semblables scrupules. Au fond, mon père était gassendiste. Il accordait son sentiment particulier avec le sentiment public, croyant comme les Audomarois à l’existence de Putois, mais n’admettant pas son intervention directe dans le vol des melons et la séduction des cuisinières.

     Enfin il professait sa croyance en l’existence d’un Putois, pour être bon Audomarois; et il se passait de Putois pour expliquer les événements qui s’accomplissaient dans la ville. De sorte qu’en cette circonstance, comme en tout autre, il fut un galant homme et un bon esprit.

     «Quant à notre mère, elle se reprochait un peu la naissance de Putois, et non sans raison. Car enfin Putois était né d’un mensonge de notre mère, comme Caliban du mensonge du poète. Sans doute les fautes n’étaient pas égales et ma mère était plus innocente que Shakespeare. Pourtant elle était effrayée et confuse de voir son mensonge bien mince grandir démesurément, et sa légère imposture remporter un si prodigieux succès, qui ne s’arrêtait pas, qui s’étendait sur toute une ville et menaçait de s’étendre sur le monde. Un jour même elle pâlit, croyant qu’elle allait voir son mensonge se dresser devant elle. Ce jour-là, une bonne qu’elle avait, nouvelle dans la maison et dans le pays, vint lui dire qu’un homme demandait à la voir. Il avait, disait-il, besoin de parler à madame. «Quel homme est-ce? -Un homme en blouse. Il a l’air d’un ouvrier de la campagne. – A-t-il dit son nom? -Oui, madame. -Eh bien, comment se nomme-t-il? -Putois. -Il vous a dit qu’il se nommait?… -Putois, oui, madame. -Il est ici?… -Oui, madame. Il attend dans la cuisine. -Vous l’avez vu? -Oui, madame. -Qu’est-ce qu’il veut? -Il ne me l’a pas dit. Il ne veut le dire qu’à madame. -Allez le lui demander.»

      «Quand la servante retourna dans la cuisine, Putois n’y était plus. Cette rencontre de la servante étrangère et de Putois ne fut jamais éclaircie. Mais je crois qu’à partir de ce jour ma mère commença à croire que Putois pouvait bien exister, et qu’elle pouvait bien n’avoir pas menti.»

RIQUET

     Le terme étant venu, M. Bergeret quittait avec sa sœur et sa fille la vieille maison ruinée de la rue de Seine pour s’aménager dans un moderne appartement de la rue de Vaugirard. Ainsi en avaient décidé Zoé et les destins. Durant les longues heures du déménagement, Riquet errait tristement dans l’appartement dévasté. Ses plus chères habitudes étaient contrariées. Des hommes inconnus, mal vêtus, injurieux et farouches troublaient son repos et venaient jusque dans la cuisine fouler aux pieds son assiette à pâtée et son bol d’eau fraîche. Les chaises lui étaient enlevées à mesure qu’il s’y couchait et les tapis tirés brusquement de dessous son pauvre derrière, qui, dans sa propre maison, ne savait plus où se mettre.

     Disons à son honneur qu’il avait d’abord tenté de résister. Lors de l’enlèvement de la fontaine, il avait aboyé furieusement à l’ennemi. Mais à son appel personne n’était venu. Il ne se sentait point encouragé, et même, à n’en point douter, il était combattu. Mademoiselle Zoé lui avait dit sèchement : «Tais-toi donc!» Et mademoiselle Pauline avait ajouté: «Riquet, tu es ridicule!»

     Renonçant désormais à donner des avertissements inutiles et à lutter seul pour le bien commun, il déplorait en silence les ruines de la maison et cherchait vainement de chambre en chambre un peu de tranquillité. Quand les déménageurs pénétraient dans la pièce où il s’était réfugié, il se cachait par prudence sous une table ou sous une commode qui demeuraient encore. Mais cette précaution lui était plus nuisible qu’utile, car bientôt le meuble s’ébranlait sur lui, se soulevait, retombait en grondant et menaçait de l’écraser. Il fuyait, hagard et le poil rebroussé, et gagnait un autre abri, qui n’était pas plus sûr que le premier.

     Et ces incommodités, ces périls même, étaient peu de chose auprès des peines qu’endurait son cœur. En lui, c’est le moral, comme on dit, qui était le plus affecté.

     Les meubles de l’appartement lui représentaient, non des choses inertes, mais des êtres animés et bienveillants, des génies favorables, dont le départ présageait de cruels malheurs. Plats, sucriers, poêlons et casseroles, toutes les divinités de la cuisine; fauteuils, tapis, coussins, tous les fétiches du foyer, ses lares et ses dieux domestiques, s’en étaient allés. Il ne croyait pas qu’un si grand désastre pût jamais être réparé. Et il en recevait autant de chagrin qu’en pouvait contenir sa petite âme. Heureusement que, semblable à l’âme humaine, elle était facile à distraire et prompte à l’oubli des maux.

     Durant les longues absences des déménageurs altérés, quand le balai de la vieille Angélique soulevait l’antique poussière du parquet, Riquet respirait une odeur de souris, épiait la fuite d’une araignée, et sa pensée légère en était divertie. Mais il retombait bientôt dans la tristesse.

     Le jour du départ, voyant les choses empirer d’heure en heure, il se désola. Il lui parut spécialement funeste qu’on empilât le linge dans de sombres caisses. Pauline, avec un empressement joyeux, mettait ses robes dans une malle. Il se détourna d’elle, comme si elle accomplissait une œuvre mauvaise. Et, rencogné au mur, il pensait: «Voilà le pire! C’est la fin de tout.» Et, soit qu’il crût que les choses n’étaient plus quand il ne les voyait plus, soit qu’il évitât seulement un pénible spectacle, il prit soin de ne pas regarder du côté de Pauline. Le hasard voulut qu’en allant et venant, elle remarquât l’attitude de Riquet. Cette attitude était triste. Elle la trouva comique et se mit à rire. Et, en riant, elle l’appela: «Viens! Riquet, viens!» Mais il ne bougea pas de son coin et ne tourna pas la tête. Il n’avait pas en ce moment le cœur à caresser sa jeune maîtresse et, par un secret instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait d’approcher de la malle béante. Elle l’appela plusieurs fois. Et, comme il ne répondait pas, elle l’alla prendre et le souleva dans ses bras. «Qu’on est donc malheureux! lui dit-elle; qu’on est donc à plaindre!» Son ton était ironique. Riquet ne comprenait pas l’ironie. Il restait dans les bras de Pauline inerte et morne, et il affectait de ne rien voir et de ne rien entendre. «Riquet, regarde-moi!» Elle fit trois fois cette objurgation et la fit trois fois en vain. Après quoi, simulant une violente colère: «Stupide animal, disparais», et elle le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. À ce moment sa tante l’ayant appelée, elle sortit de la chambre, laissant Riquet dans la malle.

     Il y éprouvait une vive inquiétude. Il était à mille lieues de supposer qu’il avait été mis dans cette malle par simple jeu et par badinage. Estimant que sa situation était déjà assez fâcheuse, il s’efforça de ne point l’aggraver par son imprudence. Et il resta quelques instants immobile, sans souffler. Puis il jugea utile d’explorer sa prison ténébreuse. Il tâta avec ses pattes les japons et les chemises sur lesquels il avait été si misérablement précipité, et il chercha quelque issue pour sortir de ce lieu redoutable. Il s’y appliquait depuis deux ou trois minutes quand M. Bergeret, qui s’apprêtait à sortir, l’appela:

     — Viens, Riquet, viens. Nous allons nous promener sur les quais. C’est le vrai pays de gloire. On y a bâti une gare d’une difformité supérieure et d’une laideur éclatante. L’architecture est un art perdu. On démolit la maison qui faisait l’angle de la rue du Bac et qui avait bon air. On la remplacera sans doute par quelque vilaine bâtisse. Puissent du moins nos architectes ne pas introduire sur le quai d’Orsay le style barbare dont ils ont donné, à l’angle de la rue Washington, sur l’avenue des Champs-Élysées, un épouvantable exemple!… Viens, Riquet!… Nous allons nous promener sur les quais. C’est le vrai pays de gloire. Mais l’architecture est bien déchue depuis les temps de Gabriel et de Louis… Où est le chien?… Riquet! Riquet!…

     La voix de M. Bergeret apporta à Riquet un grand réconfort. Il y répondait par le bruit de ses pattes qui, dans la malle, grattaient éperdument la paroi d’osier.

     — Où est le chien? demanda M. Bergeret à Pauline qui revenait portant une pile de linge.

     — Papa, il est dans la malle.

     — Comment est-il dans la malle, et pourquoi y est-il? demanda M. Bergeret.

     — Parce qu’il était stupide, répondit Pauline.

     M. Bergeret délivra son ami. Riquet le suivit jusqu’à l’antichambre en agitant la queue. Puis une pensée traversa son esprit. Il rentra dans l’appartement, courut vers Pauline, se dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n’est qu’après les avoir embrassées tumultueusement en signe d’adoration qu’il rejoignit son maître dans l’escalier. Il aurait cru manquer de sagesse et de religion en ne donnant pas ces marques d’amour à une personne dont la puissance l’avait plongé dans une malle profonde.

     Dans la rue, M. Bergeret et son chien eurent le spectacle lamentable de leurs meubles domestiques étalés sur le trottoir. Pendant que les déménageurs étaient allés boire chez le mastroquet du coin, l’armoire à glace de mademoiselle Zoé reflétait la file des passants, ouvriers, élèves des Beaux-Arts,filles, marchands, et les haquets, les fiacres et les tapissières, et la boutique du pharmacien avec ses bocaux et les serpents d’Esculape. Accoté à une borne, M. Bergeret père souriait dans son cadre, avec un air de douceur et de finesse pâle et les cheveux en coup de vent. M. Bergeret considéra son père avec un respect affectueux et le retira du coin de la borne. Il rangea aussi à l’abri des offenses le petit guéridon de Zoé, qui semblait honteux de se trouver dans la rue.

     Cependant, Riquet frotta de ses pattes les jambes de son maître, leva sur lui ses beaux yeux affligés, et son regard disait:

     «Toi naguère si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu pauvre? Est-ce que tu serais devenu faible, ô mon maître? Tu laisses des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre à coucher, ta salle à manger, se ruer sur tes meubles et les traîner dehors, traîner dans l’escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et le mien, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, et bien souvent le matin, à côté l’un de l’autre. Je l’ai entendu gémir dans les bras des hommes mal vêtus, ce fauteuil qui est un grand fétiche et un esprit bienveillant. Tu ne t’es pas opposé à ces envahisseurs. Si tu n’as plus aucun des génies qui remplissaient ta demeure, si tu as perdu jusqu’à ces petites divinités que tu chaussais, le matin, au sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es indigent et misérable, ô mon maître, que deviendrai-je?»

PENSÉES DE RIQUET

I

     Les hommes, les animaux, les pierres grandissent en s’approchant et deviennent énormes quand ils sont sur moi. Moi non. Je demeure toujours aussi grand partout où je suis.

II

     Quand le maître me tend sous la table sa nourriture, qu’il va mettre dans sa bouche, c’est pour me tenter et me punir si je succombe à la tentation. Car je ne puis croire qu’il se prive pour moi.

III

     L’odeur des chiens est délicieuse.

IV

     Mon maître me tient chaud quand je suis couché derrière lui dans son fauteuil. Et cela vient de ce qu’il est un dieu. Il y a aussi devant la cheminée une dalle chaude. Cette dalle est divine.

V

     Je parle quand je veux. De la bouche du maître il sort aussi des sons qui forment des sens. Mais ces sens sont bien moins distincts que ceux que j’exprime par les sons de ma voix. Dans ma bouche tout a un sens. Dans celle du maître il y a beaucoup de vains bruits. Il est difficile et nécessaire de deviner la pensée du maître.

VI

     Manger est bon. Avoir mangé est meilleur. Car l’ennemi qui vous épie pour prendre votre nourriture est prompt et subtil.

VII

     Tout passe et se succède. Moi seul je demeure.

VIII

     Je suis toujours au milieu de tout, et les hommes, les animaux et les choses sont rangés, hostiles ou favorables, autour de moi.

IX

     On voit dans le sommeil des hommes, des chiens, des maisons, des arbres, des formes aimables et des formes terribles. Et quand on s’éveille, ces formes ont disparu.

X

     Méditation. J’aime mon maître Bergeret parce qu’il est puissant et terrible.

XI

     Une action pour laquelle on a été frappé est une mauvaise action. Une action pour laquelle on a reçu des caresses ou de la nourriture est une bonne action.

XII

     À la tombée de la nuit des puissances malfaisantes rôdent autour de la maison. J’aboie pour que le maître averti les chasse.

XIII

     Prière. Ô mon maître Bergeret, dieu du carnage, je t’adore. Terrible, soit loué ! Sois loué, favorable ! Je rampe à tes pieds : je te lèche les mains. Tu es très grand et très beau quand tu dévores, devant la table dressée, des viandes abondantes. Tu es très grand et très beau quand, d’un mince éclat de bois faisant jaillir la flamme, tu changes la nuit en jour. Garde-moi dans ta maison à l’exclusion de tout autre chien. Et toi, Angélique la cuisinière, divinité très bonne et très grande, je te crains et je te vénère afin que tu me donnes beaucoup à manger.

XIV

     Un chien qui n’a pas de piété envers les hommes et qui méprise les fétiches assemblés dans la maison du maître mène une vie errante et misérable.

XV

     Un jour, un broc percé, rempli d’eau, qui traversait le salon, mouilla le parquet ciré. Je pense que ce broc malpropre fut fessé.

XVI

     Les hommes exercent cette puissance divine d’ouvrir toutes les portes. Je n’en puis ouvrir seul qu’un petit nombre. Les portes sont de grands fétiches qui n’obéissent pas volontiers aux chiens.

XVII

     La vie d’un chien est pleine de dangers. Et pour éviter la souffrance, il faut veiller à toute heure, pendant les repas, et même pendant le sommeil.

XVIII

     On ne sait jamais si l’on a bien agi envers les hommes. Il faut les adorer sans chercher à les comprendre. Leur sagesse est mystérieuse.

XIX

     Invocation. Ô Peur, Peur auguste et maternelle, Peur sainte et salutaire, pénètre en moi, emplis-moi dans le danger, afin que j’évite ce qui pourrait me nuire, et de crainte que, me jetant sur un ennemi, j’aie à souffrir de mon imprudence.

XX

     Il y a des voitures que des chevaux traînent par les rues. Elles sont terribles. Il y a des voitures qui vont toutes seules en soufflant très fort. Celles-là aussi sont pleines d’inimitié. Les hommes en haillons sont haïssables, et ceux aussi qui portent des paniers sur leur tête ou qui roulent des tonneaux. Je n’aime pas les enfants qui, se cherchant, se fuyant, courent et poussent de grands cris dans les rues. Le monde est plein de choses hostiles et redoutables.

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