Página dedicada a mi madre, julio de 2020

XLI

Rapide, exaltant, exalté, te saisissant comme un rapace,
– Toussaint de Bretagne et du Litang!
Les yeux là-bas, la barbe au vent, grand dépeceur de ton espace
De ses bras si chaleureux battant.
De sa voix grande escaladeuse hennissant de toi dans un rire,
De toi si féru et si fervent
Qu’il réassaille et reconquiert au prix du sang comme vampire
À pas redoublés d’ore en avant.
Depuis le Ladak jusqu’à (…), de Himis du Kashgar à Ourga de Mongolie,
Il va d’une très sainte folie.
Il dort en chaise, il lit en char, il s’abreuve et dîne en esprit
Réharnachant son cheval de rêve.
Il assaille la grosse Chine au (…) – bien appris …
Labourant vers toi sillons sans trêve.
Pour t’arracher en un moment le secret des miracles
– Je l’ai vu moi-même, presque nu –
S’en revenir auprès de nous ayant accompli son oracle:
Portant le manuscrit inconnu.

.

.

.

.

.

.
.

XLII

Le texte nouveau que voici – le Livre long, volumineux,
Pesant comme un rêve d’avalanches.
Sous le bois pénétré de rouge et ramagé de jaune vieux
Happant la pensée entre deux planches
Comme un toit couvre son palais et se courbe sous la pluie d’air
Ses lettres frontées de l’inflexible
Trait, – (ce dur sourcil – écrit d’argent sur un noir clair,)
Celles sur qu’il l’on débagoule
Dont on ne sait s’il s’agit de déesse ou matrone ou goule…
Et vient le Titre en langue humaine et parlée d’autrefois
Perdue aujourd’hui, d’Oddiana
« Noble Livre, – lit-on par la suite – des Primes Vies de Délivrance,
Padma Sambhava, d’Oddiana ».
Et le livre lisant, sont les plus merveilleuses séquences
Promises à qui jusqu’au bout le marmonne.
Et le Livre étant lu, se conclut son Colophon mystique
Où l’on voit que c’est la version liturgique
En traits d’argent sur fond de noir, la traduction même « sans un seul mot                              [qui ne soit pur », et magique,
D’un livre – perdu – « à feuillets d’or ».

.
.
.
.
.

XLIII

Suit: la séquence en son Neuvain; puisse le Poète répondre:
«À l’Esprit futur diffusé là!»
Plus mont que le Mérou des dieux; plus palais que le Potala,
Voici le chant qui ne se peut confondre
«Apparu dans l’échiquier du sol d’or il chercha et ne trouva pas le nom
Banal du carré des champs terrestres
Flambant du feu personnel de l’arc-en-ciel savoir de la science, il chercha                                 [et ne trouva pas le nom
Banal des lanternes allumées
Fleurant l’encens tout à fait pur, il chercha et ne trouva pas le nom
Banal des fientes et des fumées
Rayonnant dans les astres clairs de la science de l’espace, il chercha,                                          [et ne trouva pas le nom
Banal du soleil et de la lune…
Plongeur au ciel vide et nu, par au delà des ailleurs inconnus, il chercha                                    [et ne trouva pas le nom
Banal du ciel de notre apparence

Enivré par la boisson de l’extase qui soutient, il chercha et ne trouva pas                                  [le nom
Banal de la soif proprement dite
Ayant mangé dans la chair ardente au penser magnifique, il chercha                                         [et ne trouva pas le nom
Banal de la faim proprement dite
Vivant à la vie adamantine de félicité, il chercha et ne trouva pas le nom
Banal du déclin de ceux qui vieillissent.

.

.

.

XLIV

Moi-même enfin, me voici là, pèlerin lassé vers Lha-sa
Moi-même avec tout mon désir de connaître
Avec mes mains et mes genoux, avec mon cœur faibli d’horreur et de lacis                               [et d’impostures…
Je viens, dernier et non point d’aventure…
Je t’ai reconnu, Thibet-roi, – je t’ai dédié en métaphore
Le vin de la plus magique amphore
Moi-même suis là, gravitant, gravissant, escaladant,
Je t’offre, Thibet, mes pas errants.
Non point au hasard, non point en amour de toi-même,
Mais – seul, du cortège pénétrant…
Non point destiné à ton cœur de glaciers et de beurre et de figures. –
Moi seul en route vers le Divers.
Vers toi-même haut, – vers le plus étrange et le plus inaccessible…
Vers Elle que je n’atteindrai pas.
Mes pas envers toi marquent les pas, sur ses flancs inflexibles
Gloire et amour à celle qui n’est pas.
Je pérégrine et suis en quête à travers toi de la conquête
De l’Autre, de l’autre au regard-dieu.
C’est ainsi que symbolisant mon effort et joie de requête
Je puis, décemment, me nommer en ce lieu.

.

XLV

Les vrais dévots à ta gloire massive; les vrais pèlerins de ton poids,
– Carabes à triples pattes maigres, –
Ce sont tes porteurs élevant des poids plus pesants que leur poids,
Soufflant, piétinant parmi les aigres
Granits ou par les silex éclatés dans les déjets de tes torrents …
Ils t’offrent, Thibet, leurs faix errants.
Parfois arrêtés, suspendus, – non pas épuisés – ils s’adossent
Au court bâton qui les surhausse.
Ils te mènent obscurément leur patience sur une bosse
Hissant leur offrande bien pesée.
Soit le chaudron de fer fondu – scarabée sombre – capuchon noir
Ils en lèvent par trois à la fois
Ou bien le thé pressé en briques dont chaque ballot est de vingt livres,
Et l’on compte quatorze ballots sur leur dos!
Ce sont des chinois étrangers. Faut-il les suivre dans le geste?
Imiter cette démarche preste?
N’osant me prendre au fardeau d’homme j’ai tâté celui d’un enfant
Et, tôt, basculé face en avant!

.
.

XLVI

Mais par-devant tout voyageur, tout être porté sur deux pieds;
Muni d’un visage et de parole,
Par les dialogues craquants de ton promenoir des glaciers
Montait l’instinctive parabole.
Ce n’est pas lui-qui-voit-en-face qui premier vit de son œil
Ton jet plus ardu que son orgueil.
Un museau d’antilope ou d’âne ou bouche vierge d’hémione
Ou l’ours inconnu au bagout clair,
Très authentiques pèlerins mieux que le Saint de Pordenone,
Jetèrent le son tissu de chair.
Avant tout homme même blanc, – avant tout Lama même noir, –
Un cerf altéré s’en fut en quête
À Lhâ-sa qui, lors, n’était point, – et ne vit rien, – et la route était faite,
Par lui bête assoiffée au mouroir.
Ô Thibet neuf! Tes hôtes purs et les plus vifs de tes amants
Furent les meneurs de grand’hardes;
Les bons sentiers d’hommes en toi suivent les pas de ces bêtes hagardes
Qui s’en allaient boire en te bramant.

.
.
.

XLVII

Mais plus subtil qu’Hommes et Bêtes, le Sage possède et il tient «Dans                             [la majesté de l’Esprit libre»,
Ce que reins et cuisses alternés
Plantes souples et pattes dures conquirent par la vertu d’Équilibre …
Celui dont les Désirs sont bien nés,
Qui dans son cœur monte et … dans la chaleur du glacier qui s’agrège,
Se hausse en ton Royaume des Neiges.
Neige mystique: Himachal! dédaignant tout autre
Je pense, je crois en
Ce grand mois culminant, Nivôse aux jours séculaires ton règne enfin                                [qui me viendra
De tes Neiges, – à ce rêve doux dans tes Neiges,
Sommeil se réveillant dans ta mort.
Quel ultime émigrant de nous, voyageurs à sang rouge et peau beige
Ose, premier, gagner ton port?
Qui donc s’en ira, singulier, se roulant dans ton linceul d’investiture
Délibérément mourir en Bodh?
Que par-dessus tout découvreur, tout passant leste à l’aventure
Lui! qu’il soit nommé le Saint de Bodh!

©Todos los derechos reservados. Desarrollado por Centro Informático Millenium